La bibliothèque récréative

18 décembre 2014

Conservation du patrimoine # 2

gareaurenardLes rééditions patrimoniales ont toujours le vent en poupe. Qui pourrait s'en plaindre ? Mes deux coups de coeur dans cette production sont tout d'abord Gare au renard de Pat Hutchins dans la collection Aux couleurs de l'Europe chez Circonflexe , l'éditeur précurseur en la matière. Cette collection en partenariat avec l'Internationale Jugendbibliothek de Munich se propose de faire un tour de l'Europe de la littérature de jeunesse. Comme pour la géniale collection Aux couleurs du temps, une préface présente l'auteur et analyse l'album. La traductrice Alice Seelow nous renseigne sur l'art de Pat Hutchins : "Le dessin de Pat Hutchins, graphique, rappelle certains traits de l'art naïf, et sa technique très stylisée (elle utilise le stylo et l'encre de couleur), proche de celle des gravures sur bois, séduit les enfants. Sa palette de couleurs est volontairement restreinte : les tons chauds prédominent, se détachant sur fond blanc : l'ocre, le brun-rouge, l'orange, le jaune et le vert se conjuguent en douceur." Le dessin est très marqué par ses choix de couleurs et le graphisme par les années 60-70 (parution : 1968). Elle souligne également le jeu entre l'image et le texte très court qui donne sa dimension comique au livre et le compare à un dessin animé. L'action se déroule, en effet, comme un plan séquence, la poule qui marche d'un air insouciant, le renard tentant sans succès de la piéger. D'une simplicité biblique, des personnages emblématiques du conte, une efficacité maximale ce sont les ingrédients de ce petit bijou.

Seconde parution remarquable dans la récente collection Cligne-Cligne chez Didier jeunesse. Là aussi, c'est une merveille de simplicité, ultra efficace et indémodable, parue en 1974. Le dessin, sans fioriture, tout en aplats de couleurs, ne laisse quasiment aucune place au blanc. Le format à l'italienne décline un jeu de cache-cache avec un système de découpe des pages qui apprend à l'enfant que les apparences peuvent être trompeuses et les peurs irrationnelles. La farandole de papiers colorés débutent dès les pages de garde et fait parfois penser au travail de Bruno Munari. Une notice critique à la fin du livre, rédigée par Loïc Boyer qui est à l'origine de cette collection, nous éclaire également sur l'auteur et son travail. Un indispensable.

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Gare au renard (Rosie's Walk), Pat Hutchins, trad. de l'anglais par Alice Seelow, Circonflexe, coll. Aux couleurs de l'Europe, 2014. Cache-cache fantômes (A Book of Ghosts), Pam Adams, Ceri Jones, Didier jeunesse, coll. Cligne-cligne, 2014.

(Ill. de couverture cop. Circonflexe - Didier jeunesse)


29 novembre 2014

Le début de la fin

endgameAttention ! Endgame est la grosse sortie romanesque jeunesse chez Gallimard de cette fin d’année.  Imposant pavé (539 pages) à la couverture dorée que les libraires entassent en pile comme des lingots en clin d'oeil au trésor à gagner. Car le projet Endgame prend plusieurs formes : une trilogie à destination des grands ados et jeunes adultes dans le genre dystopie, un concours chasse au trésor avec à la clé la possibilité de gagner 500 000 € grâce aux indices et aux codes disséminés tout au long du roman et, pour finir,  un jeu vidéo et un film. Avouons-le, c’est du produit éditorial très marketé. Pour autant, le roman, en dépit d’une ressemblance troublante avec la série Hunger games qui peut rebuter pour le côté "déjà-vu" (même si celle-ci s’inspirait elle-même, entre autres, du classique Sa Majesté des mouches ou du manga Battle Royale), est tout simplement passionnant. Ce monstre se lit d’une traite avec avidité tant l’intrigue qui s’organise autour de 12 personnages principaux, les 12 Joueurs élus pour combattre et sauver leur lignée pendant Endgame, est menée tambour battant. Le style est vif parfois lapidaire pour mieux nous amener vers l’angoisse progressive que génère ce livre.  Malgré le nombre élevé de personnages principaux, grâce à la qualité de la construction, tout s’enchaîne facilement et avec fluidité. L’intrigue est noire, les Joueurs doivent survivre pour sauver leur lignée donc, mais, bien sûr, au détriment des autres lignées et, par conséquence, du monde dans son ensemble. Il ne pourra en rester qu'un. Aucunes règles, aucun interdit n’entourent ce jeu et l’on voit progressivement se dessiner les profils des protagonistes au fur et à mesure que l’on découvre  leurs méthodes respectives. Alors que le principe du jeu encourage l’individualisme le plus extrême, des alliances se sont déjà nouées et le lecteur anticipe avec délectation les ressorts dramatiques que cela va déclencher au cours des tomes suivants. Dans ce premier volet, un joueur a très rapidement été éliminé au moment de l’Appel, il s’agit de Marcus le Minoen, déchiqueté par une bombe artisanale concoctée par An Liu, le Shang. On plonge sans retenue dans cet univers qui mêle le surnaturel (les extra-terrestres ont débarqué et mènent le monde), la science-fiction, l’aventure (les personnages comme les lecteurs partent en quête d’indices), l’histoire antique, l’espionnage et le gore. Hunger Games ne faisait pas dans la dentelle mais Endgame passe un cran au-dessus puisque la torture notamment est souvent utilisée par des personnages terrifiants comme Jalair et Baitsakhan (13 ans, le joueur le plus jeune). Cette noirceur se trouve largement compensée par les liens qui se créent entre certains : amoureux pour Sarah Alopay et Jago Tlaloc, Chiyoko Takeda et An Liu, amicaux pour Shari Chopra et Alice Ulapala. Chacun se jauge, se juge, pense avoir l’ascendant sur les autres. Un premier tome et quatre personnages disparus, cela ne laisse pas le temps de s'ennuyer. Evidemment, on peut reprocher à ce roman sa noirceur, ses thèmes qui explorent le fanatisme, le terrorisme, l'individualisme le plus radical, la barbarie. Mais le cheminement de quelques personnages, tel qu'Hilal, apporte vers la fin une nouvelle dimension à l'intrigue. Endgame est-il inéluctable ou existe-t-il un moyen d'y échapper ? Tous les joueurs ne semblent pas prêts à jouer à n'importe quel prix. Loin d'être une apologie de la violence, Endgame fait réfléchir en nous confrontant au Mal. Et ce Mal est bel et bien présent dans notre monde contemporain alors il est vain de croire que les adolescents n'y sont pas confrontés dans leur vie quotidienne. Si l'intrigue tire parfois de grosses ficelles (la gagnante de la Première épreuve se trouve être "comme de par hasard" Sarah, l'héroïne d'origine américaine), Endgame débute sur les chapeaux de roue et promet de futurs bons moments de lecture. Du pur divertissement qui s'empare de tous les moyens et supports pour créer un maximum d'interactivité et de lien avec son lectorat. Une façon très moderne de dé-ringardiser  et de dynamiser le livre.

Quelques sites à consulter :

Endgame t.1 L’Appel (Endgame : The Calling), James Frey, Nils Johnson-Shelton, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Gallimard, 2014.

(ill. de couv. cop. Gallimard)

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27 novembre 2014

Atlas revival

Dans l'esprit de tous, un atlas, c'est un gros pavé rébarbatif qui compile des cartes austères. Heureusement, les éditeurs jeunesse revisitent le genre avec des ouvrages instructifs - mais non érudits - qui donnent envie de parcourir le monde en rêvant.

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Très atypique, L'Atlas vagabond chez Milan devrait faire partie des cadeaux de Noël préféré de cette fin d'année. Pour chaque continent, l'auteur a sélectionné des lieux emblématiques, mis en images d'une manière magnifique par l'illustratrice Lucy Letherland qui a fait un impressionnant travail de documentation. Véritables tableaux - 31 au total - très vivants, les doubles pages en mettent plein la vue avec le choix d'un grand format. Elles invitent le lecteur à plonger complètement dans chacune des scènes pour apprécier la diversité du monde. Parmi les plus réussies, on peut citer "Va à la rencontre de millions de papillons monarques" (Mexique), "A Hong-Kong, embrase le monde à la fête des lanternes", "Découvre un chef-d'oeuvre dans le métro moscovite" (Russie). Quelques phrases explicitent des éléments de l'illustration. L'enfant picore les informations dans la profusion des détails, observe, se cultive grâce à la mémoire visuelle. L'Atlas vagabond est une merveille à offrir sans retenue.

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Le grand livre de la France revisite, quant à lui, le genre de l'atlas en s'inspirant de la tradition des cartes illustrées scolaires à la Deyrolle ou à la Rossignol. Il s'adresse aux enfants à partir de 8-9 ans. Découpe de l'hexagone français dans la couverture aux coins arrondis, dorure sur tranche des feuilles, l'éditeur a élaboré un bel objet. Douze cartes illustrées thématiques (paysage et reliefs, économie, sites historiques, musées, gastronomie...) permettent à l'enfant de visualiser les informations essentielles liées à son pays grâce à l'apprentissage par l'image. Des imagettes représentant les thèmes, sites ou gourmandises retenues parsèment chacune des doubles pages. Quelques textes succincts allant à l'essentiel encadrent les cartes. Les illustrations "vintage" de Nathalie Ragondet font résonnance avec le patrimoine historique du Père Castor et avec celle des vieux manuels de géographie du début du XXème siècle.

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 Thématique, l'Atlas de la France gourmande s'adresse aussi bien aux enfants qu'aux adultes et propose la recension région par région de toutes les spécialités locales, produits de l'élevage ou recettes sucrées et salées typiques. Dix produits phares représentent chaque région. Ils sont situés sur la carte par les dessins alléchants d'Hervé Pinel. Puis, une page complète rend hommage à une spécialité (l'oie pour l'Aquitaine, le boeuf pour le Limousin par exemple) et une recette moderne ou traditionnelle d'un chef termine le tableau. Ce documentaire très visuel met à l'honneur toute la richesse légendaire de la gastronomie française.

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Fin 2012 était paru un ouvrage remarquable intitulé Cartes : voyage parmi mille curiosités et merveilles du monde. Les auteurs polonais Aleksandra Mizielinska et Daniel Mizielinski revisitaient l'histoire des cartes géographiques en proposant une version artistique sur papier sépia influencée par les cartes anciennes des premières explorations. Chaque pays est ainsi représenté par des symboles et images donnant vie aux coutumes, sites et monuments, spécialités. Un tour du monde dans sa chambre à faire à chaque besoin irrépressible de dépaysement.

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Dans un genre complètement différent, utopique et politique, Daniel Picouly et Nathalie Novi questionnent les enfants sur le monde qu'ils aimeraient construire. Et si on redessinait le monde, comment le construirions-nous ? Assurément plus juste, respectueux et équitable. En contrepoint des poésies de l'auteur qui invite l'enfant à écouter, lire, toucher, sentir, arpenter le monde, l'illustratrice pose ses gouaches colorées sur de vieux planisphères. C'est tout simplement somptueux.

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L'atlas vagabond : un monde d'aventures (Atlas of adventures), Rachel Williams, illustré par Lucy Letherland, traduit par Stéphanie Scudiero, Milan, 2014. Le grand livre de la France, Estelle Vidard, illustré par Nathalie Ragondet, Flammarion - Père Castor, 2014. Atlas de la France gourmande, Clara Manelle, illustré par Hervé Pinel, Albin Michel / Bottin gourmand, 2012. Cartes : voyage parmi mille curiosités et merveilles du monde, Aleksandra Mizielinska et Daniel Mizielinski, Rue du monde, 2012. Et si on redessinait le monde, Daniel Picouly, illustré par Nathalie Novi, Rue du monde, coll. Vaste monde, 2013.

(ill. de couv. cop. Milan / Père Castor Flammarion / Albin Michel / Rue du monde)

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23 novembre 2014

La vie en grand

"Faire sentir à nos enfants que "la vie des grands" ce n'est pas que de l'angoisse et des soucis, mais aussi de la passion, de l'action, du rêve et de l'émerveillement, c'est l'objectif des "Vies de chiens" !". C'est ainsi que les éditions Marcel & Joachim présentent leur nouvelle collection.

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Sacrées belles vies de chien que celles de Matthieu et Mélisande, deux personnages canins qui ont choisi des métiers peu répandus, mathématicien et magicienne, dont ils nous font partager la passion et les coulisses. En quelques scènes courtes et enlevées, Valérie Robert dévoile aux enfants des univers inconnus et donne ainsi, comme l'annonce l'éditeur, une image positive du monde des adultes via leur travail. On a vraiment plaisir à suivre ces vies trépidantes entre voyages, spectacles ou recherches. Saluons tout d'abord l'illustration de Sandrine Martin qui pose les décors avec beaucoup de finesse et donne vie à cette collection. Cependant, il ne faut pas s'y méprendre, ces deux textes, derrière leur apparente simplicité, s'adressent à des enfants ayant déjà une certaine maturité de lecture à la fois, parce que le texte utilise parfois un langage familier et, à l'inverse, parce que l'auteur explique certaines notions avec un vocabulaire "professionnel" spécifique à ces deux métiers. Le propos est intelligent, la démarche originale et la réalisation de qualité. Les deux couvertures sont très belles, pleines de dynamisme avec ces titrages insérés dans un panneau lumineux pour Mélisande et un tableau noir pour Matthieu. A découvrir !

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  • Le facebook des éditions Marcel & Joachim, une maison d'édition qui publie peu mais qui publie bien.

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Matthieu le mathématichien et Mélisande la magichienne, Valérie Robert, Sandrine Martin, éditions Marcel & Joachim, coll. Les vies de chien, 2014.

(ill. cop. Marcel & Joachim)

12 novembre 2014

A la poursuite du diamant

salemNahuel apprend l’année de ses 13 ans que son père décédé était une sorte de Robin des bois, un monte-en-l’air qui dérobait des objets précieux, des œuvres d’art pour les restituer à leurs propriétaires ou les revendre afin de verser l’argent à des fondations caritatives. Il est le fils du Tigre Blanc. Et c’est pour cette raison qu’il se retrouve au début du roman ligoté sur une chaise avec un sac en papier sur la tête. Comment en est-il arrivé là ?

Dès que Nahuel réussit à soutirer des informations à sa tante concernant le mystère qui entoure la vie de son père, le jeune garçon entreprend des recherches. En visionnant des photos de l’époque où son père Leon Blanco officiait, il reconnaît le nouveau petit ami de sa mère, Ivàn. L’arrivée d’un couple, en fait deux anciens associés de Leon, emménageant dans le même quartier plonge Nahuel dans une enquête visant à démasquer toutes ces personnes et le complot dont il se sent la victime. Voilà un bon petit roman plein de suspense et surtout de rebondissements où le jeune lecteur découvre également le trafic d'oeuvres d'art ou d'objets patrimoniaux, les questions liées à la restitution aux pays d'origine de pièces détenues par les musées occidentaux. Le final apporte son lot de révélations. C’est assez drôle car aucun des soupçons de Nahuel ne se confirment, les apparences étant toujours fausses dans ces romans à supense. La fin annonce une suite puisque le jeune garçon découvre dans le camion de pompier, offert par son père quand il était petit, le diamant tant convoité à l’origine de toute cette aventure.

Et cette suite est déjà parue, voici la présentation alléchante qu'en fait l'éditeur sur la quatrième de couverture :

 

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« Nahuel a trouvé caché dans sa chambre un diamant splendide. En menant son enquête, il découvre qu'avant d'être dérobé par son père dans un musée, le diamant Koor-al-Noor appartenait au Botsuwi, pays d'Afrique divisé depuis des siècles entre deux ethnies, les Botsus et les Suwis. Ce précieux objet, symbole du pouvoir, est victime d'une mystérieuse malédiction : dérobé à ses légitimes propriétaires par un marin anglais au XVIIe siècle, il porte depuis systématiquement malheur à tous ceux qui se trouvent en sa possession... Nahuel semble ne pas y échapper, victime à son tour d'accidents étranges. Jusqu'au jour où il comprend que les Botsus et les Suwis sont à ses trousses, prêts à tout pour récupérer la pierre précieuse. Enlevé et séquestré par les Botsus, la situation semble mal engagée pour Nahuel lorsque la mystérieuse ombre, qui veillait sur lui lors de ses précédentes aventures, vient à nouveau le tirer d'affaire. L'affaire du diamant Koor-al-Noor semble résolue, mais le doute plane toujours sur l'existence du Tigre blanc... »

Le fils du Tigre blanc (El Hijo del Tigre blanco), Carlos Salem, traduit de l’espagnol par Judith Vernant, Actes sud junior, 2013. La malédiction du Tigre blanc, (La maldicion del tigre blanco), Carlos Salem, traduit de l’espagnol par Judith Vernant, Actes sud junior, 2014.

(ill. de couv. copyright Actes Sud junior)


07 novembre 2014

Des étoiles sur le chemin

cometesPourquoi certains romans qui nous ont profondément touchés sont-ils si difficiles à partager ? L'homme qui cultivait les comètes est un des plus beaux romans que j'ai lu ces derniers mois, je peux le qualifier de très gros coup de coeur et pourtant je sais que j'aurai beaucoup de mal à lui faire rencontrer son public. Les adultes le dédaigneront en raison de l'âge du personnage principal, Arno, un petit garçon, qui attend désespérément que son père revienne. Les jeunes auront des difficultés à s'intéresser à une histoire sans suspense, ni péripéties à chaque page, humour ou histoire d'amour. Et pourtant...quelle erreur ! C'est un concentré d'émotion, de bonheur et de poésie. Une ode à l'indépendance et à la liberté. Je n'oublierai pas le magnifique personnage de Myriam, cette maman si jeune au courage exemplaire, qui entoure ses enfants d'oralité en leur contant histoires et légendes, en revisitant leurs propres origines même. Cette petite cellule familiale qu'elle recrée avec ses deux enfants et le mystérieux Horia transpire la sérénité et la joie de vivre tout en faisant fi des médisances et des conventions. J'ai beaucoup pensé au Coeur des louves de Stéphane Servant, deux oeuvres assez similaires dans les thèmes abordés, plus de légérèté tout de même chez l'auteur italienne. Et cela donne très envie de se plonger dans Mistral son précédent roman traduit chez La Joie de lire. Une découverte indispensable !

L'homme qui cultivait les comètes (L'uomo che coltivava le comete), Angela Nanetti, traduit de l'italien par Olivier Favier, La Joie de lire, coll. Encrage, 2013.

(ill. de couv. cop. Joie de lire)

30 octobre 2014

Aujourd'hui et à jamais

acommeaujourdhuiEtrange et superbe, A comme aujourd’hui propose aux jeunes une belle réflexion sur l’identité avec comme fil rouge une histoire d'amour impossible.

5994ème jour de la vie du héros principal qui se fait appeler "A" : 5994ème réveil dans un nouveau corps. Les premières questions vitales surgissent : qui suis-je ? quel corps ai-je intégré ?

« Chaque jour je suis quelqu’un d’autre. Je suis moi-même – je sais que je suis moi-même -, mais je suis aussi un autre. Et c’est comme ça depuis toujours. »

Chaque matin, le même rituel : analyser les informations données par le nouveau corps investi par l’âme de A. Suis-je une fille ou un garçon, quel est mon contexte familial et personnel ? Tous les matins, il lui faut s'immiscer dans des souvenirs inconnus afin de se fondre dans une nouvelle enveloppe de chair et suivre le cours de la vie de ses hôtes sans le bouleverser.

Mais ce fameux matin, dans la peau de Justin, 16 ans, il fait la connaissance de la petite amie de celui-ci, Rhiannon, et en tombe éperdument amoureux. Impossible de l’oublier. Comment la contacter et se confier à elle sans l’effrayer ? Grâce à sa messagerie électronique et à des informations très personnelles qu’il avait récoltées auprès de la jeune femme le jour de leur rencontre, il arrive à la convaincre de son histoire. C'est ainsi que démarre leur relation peu commune. Pour la jeune femme, ces rencontres la trouble particulièrement, étant donné qu’elle doit à chaque fois découvrir une nouvelle apparence. A sera-t'il beau ou laid, homme ou femme, sympathique ou antipathique, dépressif ou heureux ? Les deux jeunes gens essaient de défier les obstacles : trop de distance géographique, accidents et incidents qui perturbent leurs plans, dégoût lié à l'apparence de A. C’est une lutte permanente pour pouvoir se retrouver et passer du temps ensemble. 

Parallèlement, une des personnes, dénommée Nathan, dont il a occupé le corps, terrorisé par ce qu’il a vécu (une erreur de gestion de A) signale à la presse avoir été possédé par le Diable le temps d'une journée. Un certain révérend Poole s’empare de cette affaire à son profit. Il en viendra même à tendre un piège au jeune homme pour lui faire comprendre que d’autres âmes existent et que certaines ont même réussi à intégrer des corps pendant plus d’une journée. C'est une grande révélation pour le héros qui se croyait absolument seul à vivre de cette manière.

Alors que Rhiannon finit par se lasser de cette relation sans avenir, le 6033ème jour, dans la peau d’Alexander Lin dont l’univers plaît à A dès la première minute, il prend une décision extrêmement généreuse pour Rhiannon. Il lui présente Alexander et insinue dans la tête du garçon des souvenirs amoureux et positifs de Rhiannon. Voilà l'ultime acte de générosité et d'amour pur du jeune homme condamné à vivre sa vie par procuration. Le roman se termine d'une manière poignante et en même temps ouverte en prônant le don de soi. « Je ferme les yeux. Je lui dis au revoir. Et m’endors. [...] Pour la première fois de ma vie, je largue les amarres ».

C'est vraiment un roman original et très troublant qui donne à réfléchir sur l'histoire d'une personne et l'importance de l'expérience et du passé, des liens que l'on crée, des rapports entre apparence physique et psychique. Concernant l'intrigue sentimentale (la "romance"), elle est fort bien amenée, dépourvue des kitscheries habituelles de la littérature adolescente. David Levithan réussit une intrigue romantico-fantastique passionnante, intelligente tout en utilisant des ficelles qui plaisent aux jeunes. Une très belle réussite !

A comme aujourd'hui (Every Day), David Levithan, traduit par Simon Baril, Des Grandes Personnes, 2013.

(Ill. de couv. copyright éd. Des Grandes Personnes)

17 octobre 2014

Ethernautes

chateau3Ambiance XIXème siècle à la Jules Verne pour une nouvelle série épatante : Le Château des étoiles d'Alex Alice. Les éditions Rue de Sèvres ont fait ici un remarquable travail d'éditeur. Tout d'abord pré-publiées sous forme de journal (feuilles agrafées au format plié 32 x 22 cm), en trois livraisons à 2,95 € de mai à juillet, comme à la grande époque du feuilleton, les aventures de Séraphin et de son père Archibald à la conquête de l'éther m'avaient passionnée. Attendre une nouvelle livraison chaque mois apportait son petit supplément de piquant pas désagréable. Cette version était complétée par de faux articles de journaux d'"époque" exclusifs qui ne sont pas reproduits dans les versions album. Depuis septembre, ces trois épisodes ont été compilés dans un premier tome cartonné avec une fausse reliure toilée à la manière des cartonnages polychromes romantiques (13,50 € - 32 x 24 cm). La couverture nous en met plein les yeux avec ses médaillons présentant les personnages et ce bleu profond qui nous transporte vers des contrées inexplorées. Le lecteur peut également s'orienter vers un second format plus grand et plus proche de la parution en feuilleton mais à tirage unique (un futur collector), comportant des suppléments graphiques inédits : 8 pages de croquis, recherches et inspirations, ainsi qu'un entretien avec l'auteur (30 € - 38 x 29 cm). La couverture de cette édition plus luxueuse apporte une touche de mystère très forte. Au delà de l'aspect fabrication, Le Château des étoiles se distingue par un scénario fort bien mené, beaucoup d'humour, de beaux personnages (l'espiègle Hans semble tout droit sorti d'un anime japonais) et un travail d'illustration à l'aquarelle très classique mais superbe (décor et costumes sont magnifiquement travaillés). La dernière page de cette première partie nous annonce un grand voyage dans l'espace et c'est peu dire qu'on s'impatiente à l'idée de la découvrir. Une réussite complète... qui va connaître en 2015 une suite, tout d'abord en gazette (n°4 à 6), puis en album. C'est la série de l'année à ne pas manquer !

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Pour découvrir les actus et l'univers du Château des étoiles, il existe un site dédié.

Alex Alice aux éditions Rue de Sèvres : La Gazette du château des étoiles (format journal) : Volume 1 (mai), Le secret de l'éther ,Volume 2 (juin), Les chevaliers de l'étherVolume 3 (juillet), Les conquérants de l'éther / En album (septembre) :  Format 32 x 24 cm : Le château des étoiles : 1869, La conquête de l'espace, volume 1 - Format 38x29 cm (tirage unique) : Le château des étoiles : 1869, La conquête de l'espace, volume 1.

(Ill. de couv. copyright Rue de Sèvres)

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15 octobre 2014

Non !

9782070659128FSDans la lignée de Parvana, une enfance en Afghanistan (Deborah Ellis, Hachette), l’histoire de Malala Yousafzai et de sa famille prend pour décor ici le Pakistan, un pays où l’instabilité politique rend la vie de ses habitants précaire et misérable. L’intrigue s’appuie sur une histoire vraie, celle de la jeune Malala dont la vie et les convictions ont fait le tour du monde jusqu’à la faire pressentir pour le prix Nobel de la Paix en 2013 (et qui vient de l'obtenir en 2014 !). A l’âge de 15 ans, parce qu’elle a revendiqué le droit à une scolarisation, des talibans lui tirent dessus dans la vallée de Swat, sa région d'origine. Sauvée in extremis, la jeune femme vit désormais en Angleterre pour y être soignée et suivre des études. Elle reçoit des soutiens du monde entier pour son courage et sa force. Ce roman-témoignage, écrit par une journaliste italienne, a le mérite de n’être pas trop didactique, la construction en courts chapitres et les illustrations de Paolo d’Altan rendent la lecture dynamique et instructive. En suivant cette petite pakistanaise de 2009 à 2012, on découvre la réalité du quotidien dans ces régions prises en otage par les talibans : les exécutions publiques, le régime de terreur, alternant moments de paix et périodes de guerre, s'impose, de manière impitoyable, aux habitants qui doivent sans cesse s'adapter à de nouvelles règles de vie, des vies gâchées par le fanatisme.  Pour compléter cet ouvrage, il est possible de lire le récit autobiographique écrit par Malala elle-même : Moi, Malala, je lutte pour l'éducation et je résiste aux talibans, éditions Calmann-Lévy. Un nouveau récit autobiographique, à destination des plus jeunes est annoncé chez Hachette pour octobre : Moi, Malala en luttant pour l'éducation, j'ai changé le monde. Impossible d'ignorer son combat !

9782702154403FS

 

9782010008313FS

Dans la veine de l'histoire vécue, citons également le lumineux roman d'Elise Fontenaille sur les soeurs Mirabal, trois femmes qui, à l'instar de Malala, ont refusé un destin imposé. L'auteur fait clairement le choix de la fiction pure pour relater la  vie de Patria, Minerva et Maria Teresa. Avec pour personnage principal la jeune Mina, une ado américaine qui part rencontrer sa grand-tante en République dominicaine, sur l'île Hispaniola, le roman  d'à peine 70 pages nous plonge dans une période trouble des années 30 à 60, lorsque le pays était dirigé par le dictateur Rafael Trujillo. La vieille femme, Adela dite Dédé, la quatrième soeur Mirabal, toujours en vie, témoin privilégié de cette époque, évoque avec émotion les faits. Si la vie de sa famille a basculé dans le drame, c'est en partie à cause de la fulgurante beauté et de la vive intelligence de Minerva sur laquelle Trujillo souhaitait jeter son dévolu. Les refus successifs de la jeune femme, son implication dans des mouvements clandestins antitrujillista la conduiront elle et deux de ses soeurs à périr assassinées le 25 novembre 1960 dans un "accident de la route" mis en scène par le régime. L'action de ces jeunes femmes et leur fin tragique aura eu pour effet de précipiter le sort de leur meurtrier qui finira lui-même sa vie sous les balles en 1961. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur les "soeurs papillons", leur surnom, il existe un beau roman intitulé Au temps des papillons, de l'écrivaine Julia Alvarez, aux éditions Métailié. Elise Fontenaille préconise quant à elle de lire La fête au Bouc de Mario Vargas Llosa pour découvrir l'ère Trujillo.

9782812606175FS

9782864244493FS

9782070760343FS

L’histoire de Malala : celle qui a dit non aux talibans, Viviana Mazza, traduit de l'italien par Diane Ménard, Gallimard jeunesse, 2014. Moi, Malala, je lutte pour l'éducation et je résiste aux talibans, Malala Yousafzai, avec la collaboration de Christina Lamb, Calmann-Lévy, 2014. Moi, Malala en luttant pour l'éducation, j'ai changé le monde, Malala Yousafzai et Patricia McCormick, Hachette, coll. Témoignages, 2014. Les trois soeurs et le dictateur, Elise Fontenaille, Rouergue, coll. Doado, 2014. Au temps des papillons, Julia Alvarez, Métailié, coll. Suites americas, 2003. La fête au Bouc, Mario Vargas Llosa, Gallimard, 2002.

Ill. de couv. cop. Gallimard jeunesse, Calmann-Lévy, Hachette, Rouergue, Métailié, Gallimard.

02 octobre 2014

Hank & Dennis

 denisFameuse idée des éditions Fetjaine que de publier l'intégrale des dessins de Denis La Malice en français afin de faire découvrir cette oeuvre au plus grand nombre. Dans la très enrichissante préface de Brian Walker, nous apprenons que l'idée du blondinet à l'épi rebelle est née en 1950 suite aux bêtises réalisées par le propre fils de Hank Ketcham. Le succès est immédiat et d'importance : 18 000 épisodes réalisés, publiés dans 1000 quotidiens et 48 pays, 50 millions de livres vendus, des adaptations télévisuelles... L'illustrateur, passé par les studios Disney juste avant la Seconde Guerre Mondiale, réalise ses dessins à la plume et à l'encre. La légéreté et l'expressivité de son trait sert merveilleusement la fraîcheur des aventures de Denis. C'est tout un monde idéalisé et optimiste qui se matérialise dans ces dessins, l'american way of life, le couple parental vivant dans une maison de style colonial à la décoration bourgeoise, les hommes lisant leur journal dans un fauteuil, la pipe à la bouche et les femmes vêtues d'un tablier honorant leur statut domestique. Si le décor peut sembler daté et stéréotypé, les escarmouches du garçonnet touchent toujours et à tous les coups. Denis la Malice incarne depuis les années 50 la candeur enfantine face aux petits arrangements des adultes. C'est ainsi que le garçon, par son à-propos, met les adultes face à leurs contradictions ou leurs petites lâchetés. Plus proches de la caricature de presse que de la BD, ces gags en une case et une phrase épatent par leur mordant et leur spontanéité.  

Cela donne envie de faire la liste de toutes les têtes à claques et sales gosses en culottes courtes de l'histoire de la bande-dessinée : Calvin (Calvin et Hobbes), Mafalda, Quick et Flupke...

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Les influences de Ketcham en images (d'après la préface de Brian Walker):

Peter Arno (1904 - 1968) 

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George Price (1901 - 1995)

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Whitney Darrow Jr. (1909 - 1999) 

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 Gluyas Williams (1888-1982)

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Denis la Malice (Dennis the Menace) : intégrale 1951, Hank Ketcham, Fetjaine, 2013.

(ill. de couv. copyright Fetjaine - Autres illustrations : Droits réservés.)

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